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NOTE DE LECTURE : Tristes Tropiques, de Claude Lévi-Strauss (1955)

  • 5 août
  • 5 min de lecture

"Je hais les voyages et les explorateurs." La première phrase de Tristes Tropiques donne le ton d'un malentendu majeur : on attend de Claude Lévi-Strauss un récit d'aventures, il livre un règlement de comptes avec le genre lui-même. Ce paradoxe explique en grande partie ce qui m'a d'abord exaspéré dans ce livre - un style ampoulé, une introduction INTERMINABLE sur les préparatifs du voyage - avant que je ne comprenne que cette lenteur était un choix : Lévi-Strauss ne voulait pas écrire ce livre, et il le fait savoir dès la première ligne. Du coup, on se demande quand même pourquoi devrait-on lire un livre que l'auteur lui-même écrit à reculons ? J'y reviendrai.



Le terrain : de la misère indienne aux peuples du Brésil

Le vrai basculement du livre se produit dans son premier tiers, avec la traversée de l'Inde. Ce n'est plus un carnet de voyage érudit mais un choc frontal : la description de la misère y est d'une crudité qui tranche avec le ton distancié du début, comme si le réel avait fini par percer la carapace stylistique de l'auteur. C'est là, je crois, que le livre devient véritablement une expérience de lecture.


Mais c'est avec la rencontre des peuples du Brésil - Bororos, puis Nambikwara - que Tristes Tropiques entre de plein pied dans l'ethnographie, et que le carnet de voyage prend enfin tout son sens. On y découvre les coutumes des peuples dits primitifs, leur organisation sociale surprenante, leur artisanat, et bien sûr leurs rapports avec les missionnaires et gens de l'extérieur. Ces récits ne sont pas exempts de réflexions profondes de la part de l'auteur. Un épisode, en particulier, mérite qu'on s'y arrête : chez les Nambikwara, Lévi-Strauss observe un chef qui, voyant les carnets où l'ethnographe consigne ses observations, se met à mimer le geste d'écrire - traçant des lignes sur une feuille sans en connaître ni la fonction ni le contenu - pour asseoir son autorité face aux autres membres du groupe. Ce qui est réellement original, c'est qu'ici l'écriture n'est pas comprise comme outil de communication ; elle est immédiatement saisie comme instrument de pouvoir, comme symbole de prestige. Lévi-Strauss n'hésite pas, à la suite de cet épisode, à illustrer son portrait à double tranchant de l'écriture - outil d'émancipation comme d'asservissement - par le cas français, où l'analphabétisme fût vigoureusement combattu afin de mieux soumettre, car "nul n'est sensé ignorer la loi"... La scène est si frappante qu'elle aura une postérité inattendue : Jacques Derrida la disséquera (et la critiquera sévèrement) des décennies plus tard dans De la grammatologie, y voyant chez Lévi-Strauss une idéalisation implicite de l'oralité contre l'écriture. Nul besoin de trancher ce débat pour sentir la force de la scène telle qu'elle est racontée : en quelques pages, Lévi-Strauss dit quelque chose d'essentiel sur ce que l'écriture fait aux rapports de pouvoir, bien avant que la théorie ne s'en empare.


Le regard qui se retourne sur lui-même


Ce qui frappe dans la dernière partie du livre, c'est que Lévi-Strauss ne cesse de scruter son propre métier avec une suspicion presque douloureuse. Il ne raconte pas seulement ce qu'il voit ; il interroge sans relâche la légitimité de son regard, la violence discrète que l'observation elle-même exerce sur ce qu'elle prétend décrire. Cette auto-critique culmine dans une idée qu'il forgera plus tard : plutôt qu'anthropologie, il faudrait parler d' "entropologie" - l'étude non pas de la permanence des cultures mais de leur dégradation (d'où l'entropie), puisque l'ethnographe, par construction, arrive toujours après le contact colonial, après la maladie, après que le monde qu'il vient observer a déjà commencé à se défaire sous ses yeux. Il n'y a pas de terrain vierge : il n'y a que des sociétés déjà touchées par l'arrivée de celui qui vient les étudier - contradiction que Lévi-Strauss ne résout jamais vraiment.


Cette posture s'inscrit d'ailleurs dans une filiation qu'il revendique lui-même sans détour : Montaigne est cité directement dans le livre, et le relativisme culturel de Tristes Tropiques - juger une civilisation à l'aune de ses propres critères plutôt que des nôtres - prolonge explicitement celui des Cannibales. Ce n'est pas une influence qu'on devine en filigrane ; Lévi-Strauss l'assume comme un héritage (et cite Montaigne directement d'ailleurs).


Islam et civilisation hindoue


Cette prudence méthodologique n'empêche pas Lévi-Strauss, dans les derniers chapitres, de trancher franchement. Sa critique de l'Islam, mise en regard de son admiration pour la civilisation hindoue, rompt avec la neutralité affichée plus tôt : l'auteur qui se méfiait tant de son propre regard se permet ici un jugement comparatif assumé entre deux civilisations. Il y décrit l'Islam comme une religion qui règle jusqu'au moindre recoin de la vie quotidienne des fidèles - et une scène résume à elle seule cette critique : celle d'une femme en burqa qui, dans un train, change de place pour ne pas rester à proximité de l'auteur. Rien n'est commenté plus longuement ; la scène parle d'elle-même.


Ce qui rend le passage cohérent plutôt que simplement tranchant, c'est qu'il ne contredit pas forcément le relativisme universaliste défendu ailleurs dans le livre - il en est peut-être le prolongement le plus logique. On pourrait avancer l'hypothèse que cette critique du puritanisme musulman doit quelque chose à la position singulière de Lévi-Strauss lui-même : né dans une famille juive, il n'a cessé, dans son oeuvre entière, de chercher à sortir du particularisme pour atteindre l'universel - une démarche qui n'est peut-être pas sans lien avec sa propre origine, le judaïsme étant lui-même une religion d'élection, donc paradoxalement peu encline à l'universel qu'on lui prête parfois. On sent d'ailleurs, entre les lignes de Tristes Tropiques, une forme d'amertume ou d'étrangeté quand il évoque ses propres racines - comme s'il reconnaissait, dans ce qui le rebute dans l'Islam, quelque chose de trop familier : un monde proche-oriental dont il vient lui aussi, et dont il cherche justement à se déprendre par la pensée. Cette lecture reste une spéculation, mais elle donne au passage une cohérence qu'une simple polémique n'aurait pas.


Retour à l'ouverture


Reste à revenir sur le paradoxe posé en ouverture. Le dernier chapitre, contemplatif, tourné vers le bouddhisme et le sens même du voyage, referme le livre sur un ton radicalement différent de son ouverture crispée - et avec le recul, je ne suis plus sûr que la lenteur initiale soit réellement un défaut de style.


C'est finalement ce qui frappe le plus une fois le livre refermé : Tristes Tropiques n'est pas un ouvrage qui s'additionne, chapitre après chapitre, comme un carnet de voyage classique. C'est un livre qui se retourne sans cesse sur lui-même - l'ethnographe qui doute de son propre regard, l'universaliste qui n'hésite pas à juger, l'homme qui fuit ses origines tout en les retrouvant partout où il va. Le style ampoulé du début, la rigueur ethnographique du milieu, la franchise polémique de la fin : ce ne sont pas trois humeurs contradictoires, mais les mouvements d'un même geste, celui d'un homme qui cherche moins à décrire le monde qu'à comprendre ce que le regarder lui fait, à lui. On peut regretter d'avoir dû patienter cent pages avant d'y entrer vraiment. On ne peut pas dire, une fois le livre refermé, que cette attente fut gratuite ou vaine.

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