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NOTE DE LECTURE : Crime et Châtiment, de Fiodor Dostoïevski (1866)

  • 16 avr.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 23 avr.

Crime et Châtiment... Rien que le titre est intimidant, et la réputation de monument de la littérature n'arrange rien. C'est une lecture qu'on aborde la première fois comme on aborderait un marathon : on souffle un coup et on y va. Et là, surprise : on découvre un style presque léger ! Descriptif, désinvolte, et par moments franchement comique. Dostoïevski ne se prend pas toujours au sérieux mais garde un sens magistral de la mise en scène - et c'est ma foi bien désarmant.


Première chose que ce roman m'a appris (ou plutôt rappelé) avec plaisir (et je ne résiste pas à la tentation de le mentionner) : les phrases longues, c'est COOL, nom d'une pipe. Une réconciliation inattendue, donc, avec une forme d'écriture que j'avais tendance à fuir depuis mon passage dans le journalisme, il y a quelques années, où l'on m'a forcé à raccourcir mes phrases (parce que "gneugneugneu une phrase = une idée"), à les soumettre à la découpe pour en faire des confettis de propositions éparses, pour contenter le lectorat incapable d'apprécier les phrases de plus de 5 lignes (comme celle-ci). Voilà, ceci étant précisé, passons à la suite :



Saint-Pétersbourg


Avant même de parler de Raskolnikov, notre personnage principal, il faut parler de la ville dans laquelle le roman se déroule. Parce que Saint-Pétersbourg dans ce roman, ce n'est pas un décor - c'est une pression constante, physique, étouffante.


Raskolnikov vit dans un cagibi. Marmeladov se noie dans l'alcool parce que la pauvreté lui a ôté toute dignité. Sonia se prostitue pour nourrir une famille qui n'est même pas la sienne. Dostoïevski ne décrit pas la misère de loin : il nous fait une clé de bras et nous pousse la tête en plein dedans, il nous la misère sous le nez, littéralement, jusqu'aux odeurs, il ne nous épargne ni les escaliers sordides, ni les gens qui crèvent à vue.


Cette misère n'est pas qu'une atmosphère romantique. Elle alimente le crime que finit par commettre Raskolnikov, lorsque ce dernier décide de massacrer une vieille usurière à coups de hache 🪓. Elle rend le crime, d'une certaine façon, raisonnable. Et nous verrons à quel point cette idée est centrale, tout comme ce meurtre l'est pour la narration (oui, il s'agit bien du "crime" cité dans le titre... mais quel est le "châtiment" ?)


Loujine, ou l'enfoiré respectable


Dans le roman intervient un personnage qu'on ne peut pas esquiver : Loujine.


Loujine est riche, bien élevé, socialement intégré. Son projet de mariage avec Dounia, la soeur de Raskolnikov, est une pure transaction - il veut une femme miséreuse pour s'assurer sa gratitude éternelle. Il le dit presque ouvertement, sans honte, avec la sérénité de celui qui sait que la société est de son côté.


Et en effet : personne ne le condamne.


La société punit Raskolnikov pour son crime extraordinaire. Elle récompense et intègre parfaitement des Loujine qui commettent des violences ordinaires et silencieuses tous les jours.

C'est l'ironie acérée de Dostoïevski : le vrai scandale moral du roman n'est peut-être pas le meurtre de la vieille usurière. C'est l'ordre social qui produit, protège et célèbre ses propres prédateurs - du moment qu'ils respectent certaines conformités d'usage.


Un crime philosophique


Ce que cette misère rend possible, c'est précisément la théorie de Raskolnikov. Il ne tue pas sous le coup de la colère. Il tue parce qu'il a construit une idée qui se tient :


Les hommes ordinaires sont soumis à la loi morale. Les hommes extraordinaires - comme Napoléon - ont le droit de transgresser au nom d'une cause supérieure. A la lumière de cette idée, supprimer une vieille usurière parasitaire pour redistribuer sa fortune apparaît logique, sensé, voire même juste et d'intérêt public.

Le raisonnement tient. Il est même convaincant, à certains moments de la lecture. Et c'est précisément là que Dostoïevski est fort : il nous laisse entrer dans cette logique, on la comprend de l'intérieur, avant de la voir s'effondrer.


La raison peut tout justifier... et c'est bien le problème


"Il faut avoir bien peu d'esprit pour ne pas arriver à tout justifier par la raison." (Benjamin Constant)

On pourrait résumer le roman ainsi :


On peut mentir au monde, mais pas à son âme.

Et c'est vrai. Raskolnikov se tourmente, malgré toutes ses justifications. A commencer par ses rêves aussi étranges que terribles où la foule exécute une vieille jument. Mais le plus intéressant est à suivre.


Ce que Dostoïevski met vraiment en scène, c'est l'absurdité de la raison pure comme fondement moral - cette faculté capable de tout légitimer, y compris le crime, à condition de bien construire son argumentaire.


Et sa réfutation n'est pas intellectuelle. Elle est bien physique : la fièvre, les cauchemars, les crises. Le corps de Raskolnikov dit "non" là où son esprit dit "oui".


La logique de Raskolnikov tient. C'est l'être humain concret qui ne peut pas la supporter.

Un bel exemple de dissonance cognitive, donc.


Kant à l'intuition d'une loi morale...


On pourrait aller plus loin. Cette instance intérieure qui résiste en Raskolnikov malgré tous ses arguments - n'est-ce pas la loi morale kantienne ?


Chez Kant, la loi morale est universelle, inconditionnelle, accessible par la raison seule. Elle ne dépend ni de Dieu ni des conséquences. Et chez Raskolnikov, la conscience résiste exactement de la même manière : elle ne négocie, ni ne cède.


En réalité - et c'est là que c'est subtil - la "théorie" de Raskolnikov est elle-même une construction kantienne corrompue. Il essaie de dériver une loi universelle : "les hommes extraordinaires ont le droit de transgresser". Or, Kant aurait immédiatement rejeté ça via son impératif catégorique :


"Agis seulement selon la maxime qui peut être érigée en loi universelle."

Peut-on vouloir que tout le monde tue des usuriers au nom du bien supérieur ? Non. La maxime s'effondre : le crime n'est pas kantien.


Mais Dostoïevski s'éloigne vraiment de Kant ailleurs. Chez ce dernier, la loi morale est rationnelle - accessible par l'intellect seul, sans Dieu, sans foi, sans amour. C'est une construction pure de la raison.


Or, chez Dostoïevski, l'instance qui sauve Raskolnikov n'est pas rationnelle. Ce ne sont pas des arguments qui le brisent et le poussent à se livrer : c'est Sonia. L'amour. La foi. Deux choses que Kant expulse soigneusement de son éthique.


Kant cherche une morale sans Dieu mais avec la Raison. Dostoïevski répond qu'une morale sans Dieu et sans amour, même avec la Raison, produit des Raskolnikov.

Ce n'est pas une réfutation de Kant - c'est un dépassement. Dostoïevski prend acte que la raison seule ne suffit pas comme garde-fou, là où Kant pariait qu'elle pouvait suffire.


Sonia est la réponse que la raison ne peut pas formuler


Encore une fois, ce n'est pas Porphyre - l'enquêteur, le type qui raisonne bien - qui brise Raskolnikov. C'est bien Sonia, et sans démonstration, par sa présence et son amour.


Et ce n'est pas un hasard si elle vit, elle aussi, dans la misère la plus extrême. Elle aurait toutes les raisons de la révolte, du ressentiment, de la théorie. Mais elle choisit autre chose (la foi, en l'occurence).


Dostoïevski, donc, ne dit absolument pas que la misère excuse ou justifie tout - il montre que dans les mêmes conditions, deux êtres humains peuvent choisir des fondements radicalement différents pour exister.


Le médium du roman


Un pamphlet contre le rationalisme moral aurait été contradictoire - utiliser la raison pour démontrer que la raison ne suffit pas... Acrobatique, dirons-nous.


Le roman, en revanche, simule l'expérience. En suivant Raskolnikov dans son cagibi étouffant, dans ses raisonnements vertigineux, dans ses cauchemars, on ne prend pas juste note de sa souffrance - on la traverse avec lui. On comprend donc sa théorie de l'intérieur (elle est convaincante et c'est troublant). Et son effondrement nous touche d'autant plus qu'on l'a accompagné jusque-là.


J'ai ici envie de faire un parallèle avec la musique, où on peut retrouver ce phénomène étrange des vérités qui ne se démontrent pas mais se ressentent. La musique prend la place des mots quand ces derniers deviennent insuffisants. Dostoïevski a choisi le roman pour exactement la même raison qu'un compositeur choisit la sonate plutôt que le traité.


Conclusion


Au fond, Dostoïevski ne tranche rien. Il ne nous écrase pas sous un jugement moral péremptoire. La misère de Raskolnikov est réelle. Son raisonnement tient. Et pourtant quelque chose résiste - quelque chose qui n'est ni la loi, ni la logique, ni la peur du gendarme. C'est peut-être la vraie question du roman : si ce n'est pas la raison qui nous retient, alors qu'est-ce que c'est ? Dostoïevski ne tranche jamais clairement, mais nous fait indéniablement chercher sur la rive opposée, dans le champ de l'irrationnel : la foi, la folie, les sentiments, l'émotion, l'amour... Il pose ainsi avec force un portrait de l'humain qui va au-delà de la raison et de son orgueil, un portrait plein de contradictions, mais un portrait entier et cohérent malgré les tensions.


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